INTERVIEW DE MASSIRÉ TOUNKARA

« Il existe un manque de formation pour les auteurs et un manque d’éditeurs de bande dessinée. »…
La bande dessinée malienne ne fait pas particulièrement parler d’elle à l’étranger. Pourtant, à bien des égards, le milieu du 9e art local pourrait servir d’exemple à bien d’autres pays du continent en matière de solidarité et de structuration associative. Progressivement, au fil des années, un petit groupe de talents s’est forgé et est arrivé, dans l’un des pays les plus pauvres du continent, à développer leur art et à profiter des commandes des ONG et autres organismes de coopération, désireux de trouver des talents locaux pour illustrer les différentes campagnes de prévention qui se déroulent dans le pays. Et si la BD africaine pouvait se développer loin du miroir aux alouettes occidental, en profitant des opportunités locales ?

Rencontre avec l’un des acteurs clés de cette révolution tranquille, le dynamique et entreprenant Massiré Tounkara ?

– Pouvez-vous nous parler de vos débuts dans le métier ?
Pfffttt, oui ! À 12 ans, avec un ami, on avait décidé de faire un album de  » Lucky Luke « . Rien que ça ! On avait tout fait à notre façon, sans copier sur personne. On n’avait aucune idée de comment on faisait un livre, du circuit commercial, rien ! C’était une première expérience. Bon, mais de façon plus sérieuse, mes vrais débuts c’était en 2000. À l’époque, j’écrivais beaucoup de textes. J’avais envie de les mettre en image car je dessinai comme beaucoup d’enfants, avec de la craie, sur les murs. Enfin, bref, en 2000 donc, je fais ma première BD, elle s’appelait  » Yoona, la nouvelle planète « . Je partais d’un fait réel, la découverte dans ces années là d’une nouvelle planète derrière Pluton. J’imaginais que des astronautes s’y rendent et reviennent en étant contaminés. C’était du noir et blanc, en 60 pages Et puis  » Alpha  » une BD qui se passe à Tombouctou, au Nord dans le désert malien. Alpha est une sorte de Gaston Lagaffe africain a qui arrivait un tas d’aventures.

– Avec du recul, comment jugez vous votre travail ?
Je n’avais aucune idée des techniques. J’avais le scénario en tête et j’improvisais d’une page sur l’autre. Par la suite, j’ai découvert le magazine Spirou, la technique de la couleur… Puis, avec l’avènement d’Internet, j’ai contacté Dupuis vers la fin 2001. Ils m’ont répondu en me demandant de leur envoyer une copie du projet en couleur du projet  »  » Yoona, la nouvelle planète « . Tout cela coûtait très cher, je n’avais pas les moyens. Environ 750 FCFA la page couleur à l’impression. Je suis allé voir le CCF où j’ai été reçu par une dame qui a présenté le projet à son directeur. Celui-ci m’a dit qu’il trouverait les fonds si je pouvais lui montrer le résultat colorisé de mon travail deux mois après. Je suis donc allé voir un gars de l’INA qui s’intéressait beaucoup à la BD. Il m’a parlé des aquarelles et a fait les premiers tests sur les photocopies. J’ai pu présenter le projet dans les délais et le CCF a soutenu financièrement l’envoi du projet chez Dupuis. J’ai reçu alors une lettre standard me disant que le projet n’était pas passé.

– Ça ne vous a pas découragé, visiblement…
Non, absolument pas, cela fait partie du parcours de tout individu ! Et puis, j’ai eu une chance incroyable. Il se trouve qu’en 2002, à peu près à la même époque, donc, le festival d’Amiens, couleurs du monde, avait décidé de se focaliser sur le Mali. Ils ont donc contacté le CCF par l’entremise de Lilian Wolfeslberger en son temps responsable de la salle Multimédia afin d’organiser un atelier sur les techniques de BD, encadré par Barly Baruti et Nicolas Dumontheuil et financé par la ville d’Amiens dans le cadre du Projet ? Les Couleurs du monde ?, me semble t-il… Sauf qu’à l’époque je ne connaissais pas d’autres personnes intéressées par la BD, à part le copain de l’INA, Modibo Sissoko. Je ne connaissais même pas Kays, du magazine Grin-grin . On a rencontré Julien Batandéo, bédéïste Togolais, par hasard, puis, par le jeu du bouche à oreilles, on est arrivé à six jusqu’à ce qu’arrive le seul professionnel du dessin du groupe, les autres étant surtout des peintres : le caricaturiste Papa Nambala Diawara, qui avait une formation en réalisation de dessin animé en ce temps là, était caricaturiste.

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– C’est à partir de là, que tout s’est enchainé ?


Après le stage, on a décidé de former un club. C’est ainsi qu’est né la BDB, la Bande des Dessinateurs de Bamako, nom donné par l’auteur Congolais Barly Baruti ; on se réunissait chaque samedi au CCF. 3 d’entre nous ont été retenu pour aller à Amiens afin de participer à l’exposition « Mali… Les cases de la BD africaine ». Les trois ont bossé sur une histoire, une BD d’une dizaine de page :  » Horizon Amiens « , puis on est partis en stage à Amiens 10 jours avant le festival pour s’initier aux techniques du coloriage avec l’auteur Jean-Denis Pendanx. La découverte d’un festival, l’engouement, la compréhension de beaucoup de choses… Tout cela nous a fortement impressionnés. On a alors décidé à notre retour de créer un atelier, l’atelier BDB.

– Quels furent vos premiers travaux ?
On devait faire une affiche pour l’édition amiénoise de 2003. On a mis un an pour la faire ! On pouvait la voir sur leur deuxième site: www.bddumonde.com, consacré à la bande dessinée d’ailleurs (Mexique, Turquie, Chine, Mali, Algérie…), mais hélas, ils l’ont arrêté . Donc, en 2003, on a exposé l’affiche, sans y aller, puis en 2004, on y est retourné, et on a également été invités à Décines, un festival situé à coté de Lyon. On y a tenu un stand. Mais entre temps, j’avais publié le premier tome du conte « Les Jumeaux à la recherche de leur mère ».

– Comment s’est passée la publication de ce conte ?
Tout cela est né d’une rencontre avec un jeune réalisateur malien qui nous a présenté à Lassana Igo Diarra qui avait créé Balani’s, une boîte d’événementiel et de production de groupe de rap. Il voulait se lancer dans la production de bandes dessinées et de livres de jeunesse. Cela a pas mal marché, alors, on a sorti le tome 2 en 2005.

– Vous avez créé également un fanzine…
Le fanzine est également né d’une rencontre, celle avec Georges Foli au festival  » Étonnants voyageurs  » de Bamako. On avait, depuis 2002, obtenu du CCF un local pour pouvoir travailler et donc on y était souvent. Au fil des rencontres, Georges s’est progressivement consacré à nous puis a intégré le groupe définitivement. En 2004, on a auto-produit deux numéros d’Ébullition, tous les quatre. Mais on a eu un problème de distribution, on ne s’y est pas assez investis. On avait misé sur les collèges, les lycées avec les enseignants. La vente à l’unité coûtait 200 Fcfa, mais c’était surtout aux copains et connaissances. On a fait le numéro 2 puis on a fait un bilan. La suite reste en stand-by, on cherche des solutions. On s’était posé des questions par rapport à la qualité de l’impression, mais non, le problème c’était la distribution et aussi les thèmes abordés je crois, comme souvent… Il faut dire que le temps nous a manqué, car en parallèle on travaille tous. Je suis infographiste dans une boîte de communication de 08H à 16H30, c’est après que je peux consacrer du temps à mes planches en plus du weekend.

– Vous ne vous êtes pas découragé ?
Non, non. Toute l’année 2005, je suis allé voir les sites et les blogs. Il y avait en particulier le site de l’ADABD, Ex MDABD : Maison des auteurs de Bande dessinée, l’association des auteurs de BD. Extrêmement intéressant avec des conseils, des annonces, des contacts… Il y avait en particulier une annonce de Jean Luc Thouvenin portant sur un projet d’Amnesty International – Section Française qui souhaitait illustrer sous forme de bande dessinée les trente articles de la déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Je suis rentré en contact avec lui et lui ai fait parvenir mon travail. J’ai choisi l’article 14 sur le droit d’asile. L’ensemble des planches a, je crois, été exposé fin 2006 lors du Festival de Paris qui a aujourd’hui disparu. Puis un album collectif a été édité chez Glénat. L’année 2006 fut également prolifique puisque j’ai participé à l’exposition  » Bulles d’Afrique  » à Bruxelles avec Africa e Mediterraneo. J’ai également été présent dans le catalogue du Harlem Museum de New York ainsi que l’exposition consacrée à une cinquantaine d’auteurs africains à la fin de cette année et au début de 2007. Enfin, j’ai illustré  » La Princesse capricieuse « , un livre pour les enfants, toujours chez Balani’s. Le conte est en français écrit. Il est couplé d’une cassette audio sur lequel le conte est dit en Français et en Bambara par un conteur selon les face A ou B. On avait fait la même chose pour Les jumeaux à la recherche de leur mère.

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– De quand date votre premier album individuel ?
Entre juin 2007 et juin 2008, j’ai travaillé sur une série,  » Issa et Wassa « . Les deux tomes sont sortis en même temps. Le tome 3 doit sortir incessamment. Il s’agit de deux ouvrages tournant autour de l’écologie, pour une collection  » BD verte « . J’ai beaucoup travaillé dessus. Au Mali, nous avons plusieurs réserves, chaque tome se déroule dans un endroit différent. Le volume 3 traitera du barrage de Sélengué. L’ensemble de la collection est financé par Pro Helvetia et le PNUD.

– Votre association donne l’impression d’être très structurée…
L’atelier BDB est vraiment monté en puissance avec l’arrivée de Georges Foli. C’est lui qui a pris en main nos activités. On a d’abord travaillé sur des illustrations sur la santé avec Julien Batandéo. Puis on a créé un festival de Bd sur la santé en 2005. Cette même année, on a créé l’association Esquisse qui chapeautait toutes les activités et ce festival. Celui-ci est devenu une biennale. En 2007, on a donc fait le 2ème salon de la BD de Bamako qui n’était plus du tout thématique et le troisième a suivi en 2009.

– Vous semblez très solidaires, ce qui est rarissime dans le milieu du 9ème art africain. Comment expliquez vous ça ?
Effectivement et je dirai même qu’on est comme une famille. Cela découle du fait qu’à un certain moment, on est resté un groupe restreint qui était très soudé et puis sur les conseils des un et des autres, on a constitué le Club de BD sur des bases d’atelier de travail et de critique des œuvres et donc il n y avait aucun enjeu économique, chose qui aurait pu pourrir nos relations dès le début comme c’est le cas de beaucoup d’associations et groupements. Il existe une relation de confiance entre nous, chose qui nous a permis jusque là de faire ensemble beaucoup de chose dans le domaine de la Bande Dessinée au Mali même si j’avoue qu’il reste toute une montagne de chose à faire.
Je pense aussi qu’il y a cette envie, cette volonté de faire avancer la BD malienne, de la rendre beaucoup plus professionnelle. C’est ensemble qu’on peut mieux faire les choses.

– À ce sujet, la BD ne se développe guère au Mali, avez vous une explication ?
Il y a un tas de facteurs qui font qu’elle n’arrive pas à se développer. D’une part nous sommes dans pays pauvre où les gens n’ont pas les moyens de se payer un livre. Par exemple, un livre au delà de 2 euros va coûter cher pour le lecteur. Ensuite, il y a ce traditionnel problème de lecteur chez nous; les gens ne lisent pas, c’est pas trop un réflexe chez eux. D’autre part, il y a un problème d’auteurs. Très peu sont ceux qui ont une volonté de passer à un stade de professionnel. Beaucoup de bédéïstes refusent de se remettre en cause sur le plan de la qualité de leur travail. Souvent les thèmes abordés ne collent pas à la réalité locale et les productions peuvent manquer de qualité.


Il y aussi le manque de scénaristes professionnels dans le milieu. De facto, la plupart des dessinateurs sont scénaristes et dessinateurs. Il existe aussi un manque de formation pour les auteurs et un manque d’éditeurs de Bande dessinée même si quelques un comme Balani’s et Edis résistent. On peut ajouter à tout cela, d’énormes difficultés dans la distribution du livre. Cependant, aujourd’hui il existe un festival de BD qui a lieu chaque 2 ans, d’ailleurs il en est à sa 3ème édition. C’est déjà un gros progrès dans un certain sens. Il y a quelques années on n’aurait pas pu imaginer cela. Mais ce serait encore très intéressant s’il y avait un festival BD ou en tout cas des animations BD dans toutes les villes du pays pour que cela puisse contribuer à l’essor de la BD malienne. Néanmoins il y a beaucoup d’espoir pour la suite à venir.

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– En 2007, vous aviez monté un projet avec l’association de Saint Ouen :  » L’Afrique dessinée « …
Oui, il s’agissait de Yana, femme de Bamako lors du festival de 2007. On avait monté un atelier de production de BD avec Mendozza (Côte d’Ivoire), Sylvestre Kwené (Allias Gringo) (Burkina Faso), Julien Kossi Batandéo (Bédéïste togolais résident au Mali), Samba N’dar Cissé (Sénégal) et Aly Zoromé, un ancien (il travaille toujours pour l’Essor) du journal L’Essor qui avait intégré l’atelier entre temps.
Des artistes africains venus de France s’étaient agrégés à nous : Christophe Ngallé Edimo, Simon Pierre Mbumbo, et, à distance, Adjim Danngar, Didier Randriamanantena. Il y avait aussi deux photographes, Aminata Djegal et Fatoumata Diabaté qui est malienne. Mais malheureusement, il y a eu mésentente et incompréhension. Le tout devait être édité par l’éditeur Sary 92 mais le projet est en stand-by depuis. Ce fut très frustrant. Heureusement, en 2007, j’ai fait mon dernier voyage en France, aux rencontres BD de Marly qui m’avait invité avec Georges Foli et Julien Batandéo.

– Pour l’édition de 2009, votre programme tournait autour de quelle thématique ?
Pour le 3ème salon, le pays invité était la cote d’Ivoire avec en particulier l’album collectif On va où là ? qui était présenté sous forme d’exposition. Plusieurs artistes et entrepreneur culturel étaient invités : Olvis Dabley, l’organisateur de Coco bulles, Eric Dago dessinateur Ivoirien, Mamadou Diarra… On a, à cette occasion, présenté des projets. La série des anciennes voitures et voitures de collection de Julien mais aussi une série de BD animée ou BD Vidéo. On appelle cela L’animatic et le titre était ? Black ?. Comme cela commence à être une tradition d’ailleurs, il y avait aussi des animations BD, des concours et des ateliers de dessins pour les plus jeunes. Et pour la première fois, on avait donnée gratuitement des stands à deux éditeurs de BD.

– Quels sont vos projets ?
On est passé Centre de BD de Bamako fin 2008 . en 2007, on a quitté le CCF qui n’avait plus d’espace pour nous accueillir. On devait voler de nos propres ailes, ce n’était donc pas plus mal. On a loué des locaux dans un immeuble en ville et on a commencé à proposer des outils de vulgarisation sur des sujets de santé ou sociaux sous forme de BD. On travaille dans le cadre de programme de sensibilisation à la santé. On fait, par exemple, des boîtes à images. Cela nous permet d’être plus autonome. Julien, par exemple, vit du dessin. J’ai, pour ma part, plein de projet de scénarios. Je collabore avec un scénariste français, Sébastien Lalande, qui travaille sur un scénario sur les cinquante années d’indépendance du Mali. Il aura fini normalement en janvier prochain. Ensemble, on a aussi le projet de l’animatic, ? Black ?, à développer pour la suite et un autre projet BD beaucoup plus personnel pour nous deux qui raconte l’histoire d’un médecin africain qui aime bien jouer au détective.

 – Vous avez des auteurs qui vous ont influencé ?
Oui, bien sur, Bilal, Boucq, Mézières, Hermann que j’ai eu l’honneur de rencontrer à Marly en 2007 et Mœbius. Je m’en suis inspiré pour le coloriage. De manière générale, je m’inspire beaucoup d’eux car ils sont une source de motivation et d’encouragement pour moi dans la BD. Quelqu’un comme Bilal, par exemple, c’est un monsieur au talent énorme, vous savez…

Entretien avec Christophe Cassiau-Haurie, à Alger (Interview parue sur www.bdzoom.com)

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