l’histoire de la bande dessinée au Cameroun

 Une sorte de confession-bilan rédigé loin de chez lui, dans notre maison familiale des Pyrénées, un soir où il avait le sentiment d’avoir mis un point final à ce livre (tu parles ! Il y aura encore bien d’autres retouches et remaniements au manuscrit entre temps). Il l’a intitulé Le jeu des sept erreurs.

« J’ai la prétention de croire que quelques européens élevés comme moi en Afrique s’y retrouveront peut-être, du moins dans certains passages. »

« Le jeu des sept erreurs

C’est par la bande dessinée et le dessin que je me suis ouvert au monde.

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L’histoire de la Bande Dessinée au Cameroun, Christophe Cassiau Haurie, Illustration couv : Joëlle Ebongué

En effet, les années 70 ont correspondu à un manque total d’ouverture démocratique au Cameroun. L’une des caractéristiques de cette situation était la quasi-absence de médias dans le pays. Pas de télévision (elle arrivera en 1985), très peu de journaux, deux chaines de radio. Les moyens pour s’informer dans ce pays sans infrastructures routières étaient faibles. Le seul journal d’envergure nationale était le Cameroon Tribune, organe quasi-officiel du parti unique au pouvoir, l’UNC (L’Union Nationale Camerounaise) et surnommé par la population «le journal des bonnes nouvelles». Nous, les européens, nous étions comme les autres, le seul moyen pour savoir comment le monde fonctionait au-delà de Douala était d’écouter RFI ou la radio nationale Camerounaise et lire les journaux français qui arrivaient deux jours après leur parution dans les quelques librairies de la ville. Lire les commentaires et le résultat de matchs de football disputés plusieurs jours avant, dans le journal L’équipe m’a d’ailleurs permis très tôt de relativiser l’importance d’un événement sportif. Le seul journal à parution régulière était donc le Cameroon Tribune que mon père achetait à un revendeur dans la rue ou dans un des kiosques qui jalonnaient les différents boulevards et avenues de la ville et qui portaient souvent les noms d’hommes politiques français vivants ou morts. Dans ce journal, une page m’était réservée, celle où il y avait des mots croisés, un ou deux strips racontant les aventures d’un détective, un dessin d’humour et surtout le jeu des sept erreurs. A son retour du travail, mon père, cet homme si distant, me prenait alors sur ses genoux et nous nous amusions, juste avant le repas, à traquer les erreurs laissées volontairement par Tita’a ou Lemana Louis.

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C’était déjà une époque de ségrégation. La colonisation continuait sous une forme plus insidieuse, plus voilée, mais bien réelle. Je m’en rends compte à présent, nous étions encore « chez nous », nous les Français. Pas comme des invités bienveillants qui partagent le sort des populations locales, non. Plutôt comme des êtres supérieurs, imbus de leur culture, de leur langue et de leur avancée technique. Le mépris n’était jamais loin, même si je ne sais toujours pas, près de quarante ans après, dans quelle mesure la peur diffuse que les Européens ressentaient confusément face à la masse populaire qui les entourait n’y était pas pour beaucoup. Ce fossé, cette peur, je les vois, je les ressens encore à chacune de mes visites sur le continent. Comme si le temps passé à s’épier et à parler de l’autre n’avait guère fait évoluer les esprits vers plus de compréhension et d’estime.

C’était un monde injuste incontestablement, mais pourtant il y avait l’amorce d’un espoir que les choses allaient bouger. En effet – et j’ai bien conscience que cela risque d’étonner et peut-être même d’énerver plus d’un lecteur – la ségrégation spatiale était nettement moins visible que maintenant. Les petits Européens de cette époque allaient à pied à l’école, on les voyait dans les rues et la climatisation dans les voitures, encore un luxe à cette époque, n’obligeait pas à rouler avec les vitres fermées et fumées. Peu d’entre nous avaient des villas avec piscine et des chauffeurs. Nous jouions au foot sur des terrains vagues contre qui voulait. Le collège Liberman et le lycée Joss accueillaient tout le monde et les Français y étaient très présents, bien que minoritaires. En résumé, à cette époque les blancs en Afrique étaient visibles et accessibles.

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De tout cela, il ne reste rien. Ma mère nous a quittés et mon père ne reconnaît plus personne. Comme tous les gens qui voient la génération précédente s’en aller, je suis le seul à avoir ces images en mémoire. Il ne me reste que le souvenir d’une page de jeux, de deux cases de dessins remplis d’erreurs et surtout, le contact des genoux de mon père tout contre moi, seul moment de complicité que je n’ai jamais eu avec lui.
C’est aussi pour cette raison que j’ai écrit ce livre.

Christophe Cassiau-Haurie Le 1er mai 2015 Argeles-Gazost. »

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