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Angoulême : Rencontre avec les dessinateurs aux coups de crayons acerbes Adjim Danngar et Al'Mata

Au festival de bande-dessinée d’Angoulême, les auteurs et dessinateurs africains ne sont pas nombreux, il faut aller dans le pavillon du Nouveau monde pour les dénicher sous la bannière des éditions l’Harmattan BD. Rencontre avec les dessinateurs aux coups de crayons acerbes Adjim Danngar et Al’Mata. Reportage.


Adjim Danngar et Al’Mata dans la mecque de la BD : Angoulême. Les deux auteurs, l’un tchadien, l’autre congolais, y présentent leur dernière parution.
Mamie denis et Les tribulations d’Alphonse Madiba.
Tous deux ont commencé leur carrière en Afrique comme caricaturiste… Une voie qui les a mené sur le chemin de l’exil… ils étaient trop incisifs.
Quinze ans plus tard, l’intégration et l’immigration restent au coeur de leur travail. ADJIM DANNGAR raconte :
“On est touché nous-mêmes par cela, on arrive dans un pays qu’on ne connaît pas. C’est une introspection sur notre capacité à nous de comprendre la société qui nous accueille et faire comprendre notre point de vue sur la société qui nous accueille.” Et cette société peut parfois être déroutante.
Regardez mamie Denis cette vieille acariatre raciste délaissée dans une maison de retraite… et qui sera sauvée par ses voisins africains.
ou Alphonse Madiba expulsé de France mais qui multiplie les combines pour y revenir.
Des réalités du vécu que l’humour rend moins triste…
ADJIM DANNGAR relativise :

“Il faut être léger, le rire permet d’être léger, de parler. Cela permet la réflexion avec distance et légèreté.”

Légèreté dans les bulles mais aussi dans les cases. Dans le trait de crayon d’Al Mata pointe l’influence des grands classiques … Autour de la table ronde, nos auteurs aux côtés justement de Barly Baruti. Le thème du débat la BD africaine.
Pour Al’Mata : “Aujourd’hui nombre de dessinateurs européens s’emparent de l’Afrique comme décor, mais rares sont les dessinateurs africains qui s’aventurent dans des histoires d’européens.”

 

Source : TV5 Monde

l’histoire de la bande dessinée au Cameroun

 Une sorte de confession-bilan rédigé loin de chez lui, dans notre maison familiale des Pyrénées, un soir où il avait le sentiment d’avoir mis un point final à ce livre (tu parles ! Il y aura encore bien d’autres retouches et remaniements au manuscrit entre temps). Il l’a intitulé Le jeu des sept erreurs.

“J’ai la prétention de croire que quelques européens élevés comme moi en Afrique s’y retrouveront peut-être, du moins dans certains passages.”

“Le jeu des sept erreurs

C’est par la bande dessinée et le dessin que je me suis ouvert au monde.

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L’histoire de la Bande Dessinée au Cameroun, Christophe Cassiau Haurie, Illustration couv : Joëlle Ebongué

En effet, les années 70 ont correspondu à un manque total d’ouverture démocratique au Cameroun. L’une des caractéristiques de cette situation était la quasi-absence de médias dans le pays. Pas de télévision (elle arrivera en 1985), très peu de journaux, deux chaines de radio. Les moyens pour s’informer dans ce pays sans infrastructures routières étaient faibles. Le seul journal d’envergure nationale était le Cameroon Tribune, organe quasi-officiel du parti unique au pouvoir, l’UNC (L’Union Nationale Camerounaise) et surnommé par la population «le journal des bonnes nouvelles». Nous, les européens, nous étions comme les autres, le seul moyen pour savoir comment le monde fonctionait au-delà de Douala était d’écouter RFI ou la radio nationale Camerounaise et lire les journaux français qui arrivaient deux jours après leur parution dans les quelques librairies de la ville. Lire les commentaires et le résultat de matchs de football disputés plusieurs jours avant, dans le journal L’équipe m’a d’ailleurs permis très tôt de relativiser l’importance d’un événement sportif. Le seul journal à parution régulière était donc le Cameroon Tribune que mon père achetait à un revendeur dans la rue ou dans un des kiosques qui jalonnaient les différents boulevards et avenues de la ville et qui portaient souvent les noms d’hommes politiques français vivants ou morts. Dans ce journal, une page m’était réservée, celle où il y avait des mots croisés, un ou deux strips racontant les aventures d’un détective, un dessin d’humour et surtout le jeu des sept erreurs. A son retour du travail, mon père, cet homme si distant, me prenait alors sur ses genoux et nous nous amusions, juste avant le repas, à traquer les erreurs laissées volontairement par Tita’a ou Lemana Louis.

C’était déjà une époque de ségrégation. La colonisation continuait sous une forme plus insidieuse, plus voilée, mais bien réelle. Je m’en rends compte à présent, nous étions encore « chez nous », nous les Français. Pas comme des invités bienveillants qui partagent le sort des populations locales, non. Plutôt comme des êtres supérieurs, imbus de leur culture, de leur langue et de leur avancée technique. Le mépris n’était jamais loin, même si je ne sais toujours pas, près de quarante ans après, dans quelle mesure la peur diffuse que les Européens ressentaient confusément face à la masse populaire qui les entourait n’y était pas pour beaucoup. Ce fossé, cette peur, je les vois, je les ressens encore à chacune de mes visites sur le continent. Comme si le temps passé à s’épier et à parler de l’autre n’avait guère fait évoluer les esprits vers plus de compréhension et d’estime.

C’était un monde injuste incontestablement, mais pourtant il y avait l’amorce d’un espoir que les choses allaient bouger. En effet – et j’ai bien conscience que cela risque d’étonner et peut-être même d’énerver plus d’un lecteur – la ségrégation spatiale était nettement moins visible que maintenant. Les petits Européens de cette époque allaient à pied à l’école, on les voyait dans les rues et la climatisation dans les voitures, encore un luxe à cette époque, n’obligeait pas à rouler avec les vitres fermées et fumées. Peu d’entre nous avaient des villas avec piscine et des chauffeurs. Nous jouions au foot sur des terrains vagues contre qui voulait. Le collège Liberman et le lycée Joss accueillaient tout le monde et les Français y étaient très présents, bien que minoritaires. En résumé, à cette époque les blancs en Afrique étaient visibles et accessibles.

De tout cela, il ne reste rien. Ma mère nous a quittés et mon père ne reconnaît plus personne. Comme tous les gens qui voient la génération précédente s’en aller, je suis le seul à avoir ces images en mémoire. Il ne me reste que le souvenir d’une page de jeux, de deux cases de dessins remplis d’erreurs et surtout, le contact des genoux de mon père tout contre moi, seul moment de complicité que je n’ai jamais eu avec lui.
C’est aussi pour cette raison que j’ai écrit ce livre.

Christophe Cassiau-Haurie Le 1er mai 2015 Argeles-Gazost.”

“Mon ambition est de créer un journal comme Charlie Hebdo ou Gbich” Entretien de Christophe Cassiau-Haurie avec Mad

Mad (Mahamadou Diarra) est l’un des dessinateurs les plus connus du Mali. Il commence sa carrière au Sénégal où il travaille pour plusieurs organes de presse (La République, La Tribune de Dakar, La Vache qui rit, L’Indépendant). À la fin des années 90, il rentre dans son pays et participe au lancement de l’hebdomadaire satirique, Le Canard enchanté, qui deviendra deux ans plus tard Le Canard déchaîné. La même année, Diarra devient caricaturiste du bihebdomadaire Challenger et de l’hebdomadaire Mœurs. Premier caricaturiste du journal, Mamadou Diarra y gagne une belle notoriété et continue à collaborer au journal même après son remplacement par Yacouba Diarra (Kays). Il sera d’ailleurs directeur artistique du Canard de 2003 à 2007 avant d’occuper le même poste pour l’hebdomadaire Mœurs de 2008 à 2009. Actuellement, il est également le caricaturiste du quotidien L’Indépendant ainsi que de Bamako hebdo. Rencontre avec un des pionniers de la caricature malienne qui est aussi un bédéiste frustré.

Quelle est votre formation de départ ?

Je suis né le 26 novembre 1968, j’ai fait les beaux-arts à 16 ans. J’étais un élève très précoce. Dès le second cyle, j’étais très fort en dessin. Alors notre entourage a poussé mes parents à me diriger vers cette activité. Donc, avant le bac, j’ai tenté le concours l’Institut des Beaux-Arts (IBA) que j’ai réussi. Il suffisait d’avoir le diplôme fondamental (1) pour y rentrer.

En quoi consiste la formation aux beaux-Arts à Bamako ?

Le cycle complet dure quatre ans. Les disciplines enseignées sont, en matière d’arts plastiques : le dessin, la peinture, la décoration. Il y a aussi la bijouterie et la musique. On y enseigne aussi des disciplines plus généralistes comme la philosophie, l’architecture, l’archéologie, la littérature. Celles-ci ont le même coefficient que les autres matières artistiques à savoir coefficient 3. Il fallait donc être bon partout.

Le niveau était bon ?

En tous les cas, les enseignants étaient très exigeants. Il y avait un Italien, un certain Louis Frezier, Moktar Haïdara. Il y avait aussi un certain Diarra, beau-frère du président de l’époque, le général Moussa Traoré. Il venait à l’école en grosses cylindrées et était habillé en bazin. Celui-ci a fui à la chute du président en 1991. Il a disparu de la circulation, je ne sais pas ce qu’il est devenu. J’étais de la même promotion qu’Aly Zoromé, on est sorti la même année des Beaux-arts en 1988.

Très peu ont fait carrière, me semble-t-il car quand je suis revenu du Sénégal, seul Zoromé travaillait dans la presse. Lui à L’essor où il est toujours et moi au Canard déchaîné.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

À l’image de l’ensemble de l’enseignement au Mali, le niveau a chuté. La cause en revient aux notes de complaisance mais aussi du fait du faible niveau des formateurs. Les institutions ont de plus en plus de mal à recruter. Maintenant, certains élèves à l’INA deviennent formateurs quasiment dans la foulée de leur diplôme sans avoir fait leurs preuves auparavant.

Il y a bien sûr des exceptions, par exemple, l’actuel directeur du musée national est professeur là-bas en histoire générale de l’art et histoire de l’art africain. Il y a quelques temps, Igo Diarra, directeur de la galerie de la Médina et promoteur culturel, m’a appelé pour faire un atelier. J’ai été étonné de voir les élèves sécher devant leur feuille. Ils ne maîtrisaient pas les techniques de base et avaient besoin d’une gomme. Pour moi, c’est inconcevable.

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Comment avez-vous commencé votre carrière ?

Je l’ai commencée dans le dessin de presse au début des années 90 avant même que cela ne se répande au Mali puisque ma carrière a démarré au Sénégal. J’y suis allé en 1990, juste après avoir terminé les Beaux-arts pour rejoindre Saoudi Haïdara, mon oncle, qui avait créé le Cafard libéré, un journal satirique. C’est lui qui est actuellement le directeur de publication du journal Malien L’indépendant. Il a vécu 22 ans au Sénégal comme réfugié politique car il avait écrit dans le journal L’essor, des textes qui n’avaient pas plu au pouvoir politique de l’époque. Il est rentré en 1992 au moment de la chute de la dictature. Pour ma part, j’ai continué à travailler pour d’autres organes comme La vache qui rit ou La république. Mais ces journaux n’ont pas fait long feu, du fait d’une mauvaise gestion. Puis je me suis installé à mon compte avant de rentrer en 1997 au Mali, ma patrie où j’ai travaillé pour Le canard déchaîné.

Vous êtes donc plus connu comme caricaturiste que comme dessinateur de BD….

Pourtant j’ai des histoires terminées ou en projet, plein mes cartons. Mais, je suis marié et père de famille, je me dois de nourrir ma famille d’où le fait de continuer dans la caricature. J’ai mis la Bd en veilleuse, mais je n’ai pas arrêté.

Mais je le répète, je ne suis caricaturiste que par nécessité, ma formation c’est auteur de BD.

Alors, pourquoi n’avez-vous pas tenté de percer dans la BD ?

Le manque de moyens personnels pour m’autoéditer et l’absence d’éditeurs. J’ai déjà pris des contacts avec le directeur des éditions Balani’s, M. Igo Diarra, avec lequel je travaille depuis deux ans. J’expose dans la galerie de la Médina, dont il est également le propriétaire, certaines de mes caricatures qui traitent de la crise Malienne. J’en ai même dessiné sur commande. Mais c’est difficile de faire sortir un album, car l’éditeur estime courir un vrai risque financier.

Vous n’avez pas tenté de passer par un autre biais, de trouver des bailleurs de fonds ?

Même cette voie reste très hypothétique. Il y a quelques temps, j’avais commencé à caricaturer les bars tenus par des Chinois dans la capitale. J’avais commencé à diffuser ces dessins par voie de presse. Un diplomate de l’Ambassade de Chine m’a contacté et m’a demandé de venir le voir. On a discuté ensemble, je lui ai expliqué que je n’avais rien contre les bars chinois de Bamako mais que dans mon travail, je devais dénoncer tous les maux de notre société. Il a commencé à me donner quelques travaux à faire, des dessins à produire, afin de m’amadouer, j’imagine. Puis, un jour, il m’a demandé si j’avais fait des bandes dessinées. Je lui ai parlé des quarante planches de L’étrange destin d’un professeur de bande dessinée qui était terminées. Je les lui ai montrées. Il les a appréciées. Il m’a donné quelques cadeaux, un téléphone chinois, etc. et il a gardé les planches en me disant qu’il allait les faire imprimer l’histoire. J’étais tout content. Quelques mois plus tard, ce diplomate est parti au Cameroun en emportant mes planches originales. Malgré plusieurs relances de ma part, je ne les ai jamais revues et n’en ai aucune copie. Voilà comment on perd une œuvre en Afrique !

Aviez-vous eu le temps d’exposer ces planches ?

Oui, six pages scannées avaient été exposées au Centre de la bande dessinée, grâce à Georges Foli lors de la 3ème édition de festival de bande dessinée de Bamako. Mais ce n’était que des extraits, pas du tout une histoire complète et pas des originaux. C’est un sujet douloureux pour moi.

Avez-vous produit d’autres histoires ?

J’ai fait des strips dans un style caricatural qui traitent de la vie quotidienne au Mali : Les tribulations de Barou. L’histoire d’un citoyen lambda qui sort chaque jour de la maison et cherche sa pitance quotidienne. C’est un peu imité du personnage sénégalais de TT Fons, Goorgoorlou. J’ai vécu au Sénégal et cela m’a inspiré. La situation sociale au Mali et au Sénégal présente des similitudes, tout le monde est confronté à la DQ, la dépense quotidienne que l’on doit assurer pour sa famille. J’en ai fait 37 – 38 planches et c’est prêt à être édité ! J’ai une série similaire dans le Canard déchaîné : un strip nommé Canardages qui dure depuis près de 7 ans. C’est aussi une série sur le train-train quotidien du Malien lambda. J’ai fait deux autres histoires, dont une sur le SIDA que j’ai proposée à ONUSIDA mais ils m’ont fait tourner en bourrique.

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Voyez-vous d’autres obstacles au développement de la BD dans le pays ?

Il y a également un problème de diffusion du livre dans le pays, on a très peu de librairies. Un autre problème tient à l’attitude générale des collègues. Les bédéistes travaillent dans leur coin, chacun pense y arriver seul et toucher des dividendes. Il n’y a guère de cohésion, j’ai tenté plusieurs fois d’approcher des collègues pour travailler ensemble mais en pure perte.

Et puis, le prix des BD est très élevé pour le pouvoir d’achat malien.

Heureusement que vous avez votre activité de caricaturiste…

Même pas ! Le canard déchaîné, mon principal employeur, est un hebdomadaire qui tire à 5000 quand il n’y a pas de scoop et 10 000 quand il y en a un. Sinon, il y a trop d’invendus. Mais il n’y a pas assez de caricatures, le directeur du journal est obligé de mettre des photos car il ne peut pas payer les dessinateurs. Il y a donc un dessin à la une mais peu de choses à l’intérieur. Donc les dessinateurs travaillent dans plusieurs journaux là où l’on a besoin d’eux. Zoromé, par exemple, fait aussi le jeu des sept erreurs. J’ai deux filles et je ne leur conseillerai pas de suivre ma voie. Mais j’encours peu de risques, car il y a très peu de filles dans ce métier (sourires). A l’IBA, il n’y avait qu’une fille…

Quel bilan, tirez-vous de votre carrière ?

Un bilan moyen, mi-figue, mi-raisin. Je ne suis pas parvenu à atteindre les sommets et voir le bout du tunnel. J’aimerais m’installer à mon compte et monter un journal comme Charlie hebdo. Le type de magazine que tu ouvres et qui t’arrache un sourire à la lecture. Il y a d’autre modèle comme Gbich !! Le fondateur, Lassane Zohoré, est parti de rien. Cela inspire. Après tout, il n’est jamais trop tard pour bien faire.